Catégorie A ♦ Lüshi ♦ TSSBS ♦ Palmarès
杜甫 : 登樓
- 花近高樓傷客心
- 萬方多難此登臨
- 錦江春色來天地
- 玉壘浮雲變古今
- 北極朝廷終不改
- 西山寇盜莫相侵
- 可憐後主還祠廟
- 日暮聊為梁甫吟
Du Fu (712-770) : Montant sur le pavillon
- Ces fleurs tout près du pavillon brisent le cœur du voyageur,
- Accablé de dix mille épreuves je grimpe pour observer au loin.
- Les teintes automnales de la Jin s’en viennent des confins du ciel et la terre,
- Les nuages flottants des monts Yulei varient autrefois comme aujourd’hui.
- La cour comme l’étoile polaire jusqu’au bout ne changera pas,
- Brigands de l’ouest des montagnes, ne nous envahissez pas !
- Il ne reste plus que son temple au triste Successeur !
- Au coucher du soleil, j’entonne la Complainte de Liangfu.
(traduction provisoire)
Notes textuelles
登樓
- 花近高樓傷客心 ♦ 花近高樓 les fleurs montent à l’assaut de la tour / 客心 sentiments du voyageur
- 萬方多難此登臨 ♦ 萬方多難 partout des difficultés (en particulier les conséquences de la révolte de An Lushan) / 登臨 monter et observer
- 錦江春色來天地 ♦ 錦江 la Jǐn (littéralement, Rivière de Brocart, un affluent de la Min, dans l’actuel Sichuan) / 來天地 se confond avec la terre et le ciel, remplir ciel et terre
- 玉壘浮雲變古今 ♦ 玉壘 (lěi) (litt. les Barricades de Jade : montagne près de Chengdu) / 變古今 changeaient et changent / 玉壘浮雲變古今 (suggère l’impermanence des choses)
- 北極朝庭終不改 ♦ 北極 pôle nord, étoile polaire (symbolise le pouvoir impérial) / 北極朝庭 la cour Tang est aussi inamovible que le pôle nord (Chang’an a été reprise aux Tibétains)
- 西山寇盜莫相侵 ♦ 西山 (montagnes du Sichuan qui marquent la limite avec les Tibétains) / 寇盜 (kòudào) bandits (désigne ici les attaques des Tibétains) / 莫相侵 vous ne devez pas nous attaquer
- 可憐後主還祠廟 ♦ 後主 souverain postérieur, successeur (désigne ici Liu Shan 劉禪, le fils de Liu Bei 劉備, souverain de Shu à l’époque des Trois Royaumes) / 還 encore, il ne reste plus que / 祠廟 (címiào) / 可憐後主還祠廟 (même le pauvre Liu Shan a un temple à sa mémoire)
- 日暮聊為梁父吟 ♦ 日暮 coucher du soleil / 聊為 (liáo) tenter, en attendant mieux / 梁父吟 la Complainte de Liangfu (ancienne chanson ou poème de deuil, parfois attribué à Zhuge Liang 諸葛亮, le célèbre conseiller et homme d’État de Shu)
Commentaire
- Ce huitain régulier heptasyllabique figure dans l’anthologie des Trois cents poèmes des Tang. Le Palmarès de Wang Zhaopeng le classe au 85e rang des poèmes les plus influents de la dynastie Tang.
- Du Fu a composé ce poème alors qu’il se trouvait à Chengdu, au printemps 764 ; il fait partie des œuvres « patriotiques » de Du Fu.
- Au début de l’année précédente, l’Empire est enfin venu à bout de la rébellion de An Lushan (755-763), mais il est affaibli. Les Tibétains (Empire des Tubo, ou Tufan 吐蕃, début du 7e siècle - début du 9e siècle) profitent de la situation, et en 763, au dixième mois, ils occupent même brièvement la capitale impériale, Chang’an. Le v. 6 fait clairement référence à ce contexte. Ce n’est malheureusement pas la seule des « dix mille épreuves » (v. 2) qui accablent l’Empire : l’agriculture et l’économie sont exsangues, ce qui provoque de terribles famines ; l’Empereur peine à s’imposer, la cour est le lieu d’incessantes intrigues, et les gouverneurs militaires régionaux règnent d’une façon presque indépendante sur leurs territoires ; des crues du Fleuve jaune et des sécheresses ravagent des récoltes déjà insuffisantes. Quant à Du Fu, il se sent vieux et inutile.
- Au v. 1, les fleurs du printemps devraient réjouir le regard, mais elles attristent au contraire le poète, tant elles contrastent avec les malheurs de l’époque. On trouve un contraste analogue dans un autre vers célèbre de Du Fu, « Désolation de la situation, les fleurs pleurent » (gan shi hua jian lei 感時花濺淚, « Vue printanière »). Le poète se désigne par le mot ke 客, « voyageur », puisqu’il est exilé à Chengdu, très loin de Chang’an et de la cour impériale.
- Au v. 2, la montée sur le pavillon permet de dominer le paysage (lin 臨) et donc de prendre du recul. Le caractère ci 此, « ce », « cette », peut se comprendre au sens fort : étant donné les circonstances, que puis-je faire d’autre que « cette » montée sur le pavillon, pour prendre du recul sur la situation politique et les malheurs de l’Empire ?
- Le deuxième distique décrit le spectacle de la rivière Jin et des monts Yulei, près de Chengdu. Le spectacle est grandiose, avec la rivière qui paraît jaillir des régions où ciel et terre se fondent ensemble (v. 3), et les jeux de nuages sur les montagnes (v. 4). Dans l’esprit du poète, cependant, il s’agit d’un paysage qui n’est pas neutre : il lui permet d’exprimer ses sentiments (selon la formule consacrée, ji jing shu huai 即景抒懷 : « exprimer ses sentiments à partir du paysage »). L’instabilité des nuages renvoie en effet à l’instabilité politique, et annonce donc les deux vers suivants, beaucoup plus explicitement politiques.
- Dans le troisième distique, en effet, il est question de la cour et des « bandits », c’est-à-dire des « barbares » tibétains qui menacent la capitale impériale. Dans le v. 5, par réaction à l’instabilité suggérée dans le v. précédent, le poète prétend croire à la stabilité du régime : aux nuages qui « varient autrefois comme aujourd’hui » s’oppose la cour impériale qui « jusqu’au bout ne changera pas ». Dans ces conditions, à quoi bon attaquer l’Empire ? Dans le v. 6, il conseille donc aux Tibétains de ne pas tenter leur chance, et donc ne pas passer les montagnes de l’ouest (de Chengdu). Mais y croit-il vraiment ? On pourrait aussi comprendre ce distique comme exprimant les sentiments très partagés de Du Fu : l’Empire a survécu tant bien que mal à la rébellion de An Lushan, il a chassé une première fois les Tibétains de la capitale, mais il demeure faible, et Du Fu ordonne aux envahisseurs de rester chez eux.
- Notons que la règle du parallélisme entre les deux vers du distique est respectée, mais qu’il s’agit d’un « parallélisme coulant » (liushuidui 流水對), c’est-à-dire que les deux vers ne sont pas sur le même plan, mais forment une phrase – on pourrait traduire par : « la cour ne tombera jamais, alors n’envahissez pas… ».
- Le dernier distique fait allusion au pays de Shu (actuel Sichuan) durant la période troublée des Trois Royaumes (220-280) : le « Souverain postérieur », Liu Shan (207-271), deuxième et dernier empereur du pays de Shu (r. 223-263, perdit son royaume au profit du royaume rival des Wei, et il a été considéré comme un souverain incapable par la tradition. Indirectement, en invoquant ici son temple, qui est tout ce qui reste de son règne, Du Fu critique l’incurie du pouvoir à sa propre époque, et manifeste sa crainte que l’Empire ne subisse le même sort que le pays de Shu : Du Fu utilise sans doute Liu Shan pour critique l’Empereur Daizong (r. 762-779), qui se laissa manipuler par ses eunuques et ne parvint pas à mettre au pas les potentats locaux.
- Dans le dernier vers, le poème fait allusion à la « Complainte de Liangfu », peut-être à l’origine une mélodie pour le qin, sur laquelle, selon une tradition douteuse, Zhuge Liang aurait composé un poème qu’il aimait à réciter. Comment faut-il comprendre cette allusion à Zhuge Liang ? Du Fu regrette-t-il de ne pas pouvoir jouer le rôle de ce célèbre stratège ? Se souvient-il que même Zhuge Liang a échoué à sauver le pays de Shu et à réunifier l’Empire ? Le nom du chant renvoie-t-il ici au poème que vient de composer Du Fu : « Dans le soleil couchant je tente ma « Complaine de Liangyin » ? Du Fu se compare-t-il implicitement à Zhuge Liang, c’est-à-dire à un serviteur loyal et malheureux de l’État ? Ce qui est certain, c’est que la Complainte de Liangfu est devenue une allusion à l’homme talentueux et vertueux qui attend d’être découvert, ou qu’on n’écoute pas. Quant au couchant, il peut renvoyer aussi à la vieillesse de Du Fu, qui en 764 se trouve déjà au soir de sa vie.
- (commentaire à compléter)
Thèmes
- Patrie (épreuves)
- Paysage (émotions)
- Ascension (bâtiment)
- Paysage (nuées)
- Temps (long)
- Anciens (souverains)
- Soir et couchant
- Musique
Attributs
- Année de composition : 764
- Forme : qi yan lüshi 七言律詩
- Vers : 8
- Pieds : 7
- Thème : épreuves (pays)
- Lieu : (Sichuan) Chengdu
- Esthétique : 1
- Mode : triste
Anthologies : 11/29
- Biecai(Q), Sanbai(Q), Juyao(R), Yiduo(R), Yu(P), Gushi(P), Cidian(P), Xianggang(P), Quan(P), Pingjian(P), Paihang(P)
- Trois cents poèmes des Tang
- 7 anthologies RPC
- Palmarès (n°85)
- Trad. Bynner 155, OwenDu 13.46
Lien externe
- La page du poème sur l’encyclopédie Baidu : https://baike.baidu.com/item/%E7%99%BB%E6%A8%93/9707782