Catégorie A ♦ Jueju ♦ TSSBS ♦ Palmarès
杜牧 : 泊秦淮
- 煙籠寒水月籠沙
- 夜泊秦淮近酒家
- 商女不知亡國恨
- 隔江猶唱後庭花
Du Mu (803-852?) : En s’amarrant au bord de la Qinhuai
- Voile de brume sur l’eau glacée, voile de lune sur le sable de la rive.
- J’accoste de nuit au bord de la Qinhuai, tout près d’une taverne.
- La chanteuse n’a pas conscience de la triste chute des royaumes :
- De l’autre côté de la rivière, elle chante encore le « Chant des fleurs de la cour arrière ».
(traduction provisoire)
Notes textuelles
泊秦淮 ♦ 泊 (bó) amarrer, être à l’ancre / 秦淮 (affluent du Yang-tsé, traversant Jinling, l’actuelle Nankin, l’ancienne capitale des Six dynasties; elle aurait été creusée par Qin Shihuang, et devint par la suite un lieu touristique)
- 煙籠寒水月籠沙 ♦ 煙 vapeurs, brouillard, brume / 籠 (lǒng) envelopper, couvrir / 寒水 eau froide (de fin d’automne)
- 夜泊秦淮近酒家
- 商女不知亡國恨 ♦ 商女 chanteuse d’auberge / 恨 (hèn) ressentiment
- 隔江猶唱後庭花 ♦ 隔江 de l’autre côté de la rivière / 猶 encore, malgré tout / 后庭花 = 玉樹后庭花 (chant composé par Chen Shubao 陳叔寳, le dernier souverain de la dynastie Chen, renversé par les Sui)
Commentaire
- Ce quatrain régulier heptasyllabique est l’un des poèmes les plus célèbres de Du Mu, et plus généralement, de la dynastie Tang. Déjà cité dans plusieurs anthologies de l’époque, il sera régulièrement repris dans les anthologies des dynasties suivantes, dont les Trois Cents poèmes Tang. Il figure presque immanquablement dans les anthologies modernes et contemporaines, chinoises et occidentales. Le Palmarès de la poésie Tang de Wang Zhaopeng le classe au 16e rang des cent poèmes les plus influents de la dynastie. C’est indubitablement l’un des grands quatrains de la poésie chinoise ancienne, un genre dans lequel Du Mu excelle.
- Il s’agit d’un poème critique ou satirique (fengci 諷刺) : Du Mu « emprunte en sujet ancien pour critiquer le présent » (jie gu feng jin 借古諷今), pour dénoncer l’impuissance des empereurs de la fin des Tang.
- La Qinhuai traverse Nankin (appelée Jiankang à l’époque du royaume de Chen, et Jinling sous les Tang). Sous les Tang, Jinling n’est plus une capitale, mais elle a gardé quelques-uns de ses fastes anciens. Bordée sur ses deux rives de tavernes et lupanars, la rivière était un lieu de plaisirs emblématique du Jiangnan, voire une métaphore pour la vie luxueuse et dissipée de certaines des élites de l’époque (cf. aussi Van Gulik, La Vie sexuelle, p. 380). Il faut s’imaginer que depuis l’embarcation où Du Mu passe la nuit, il devait voir les lumières des tavernes et entendre les éclats de musique et de rires typiques de ces lieux nocturnes.
- Le v. 1, avec la répétition du caractère lǒng 籠, « enveloppé de », donne l’ambiance, très brumeuse, de la scène ; l’évocation de la lune et des nuages donne à l’environnement une connotation d’illusion (dans le bouddhisme, l’expression 水月 suggère l’absence de réalité des phénomènes).
- Dans le v. 2, le poète dit se trouver à proximité d’une taverne (jin jiu jia 近酒家), mais lui-même n’est pas un client de la taverne : il la tient en quelque sorte à distance, et c’est cette distance qui permet la critique. Du Mu est célèbre pour son goût des lieux de plaisir, et on peut imaginer qu’il s’est amarré là pour visiter l’un de ces établissements, et que c’est alors qu’il entend la chateuse et son funeste chant.
- Au v. 3, l’expression utilisée pour désigner la chanteuse n’est pas genü 歌女, ou geji 歌妓, mais shangnü 商女, le shang étant la deuxième note de la gamme pentatonique (gong shang jue zhi yu 工商角征羽), associée à l’automne et à la tristesse (cf. l’expression shang yin 商音, qui désigne un type de musique triste et désolée). Mais selon certains commentateurs, shangnü pourrait désigner une « fille de marchands » (cf. les expressions courantes shangren nü 商人女 (« fille de marchand »), shangren fu 商人婦, « épouse de marchand »). On peine à imaginer comment, depuis son bateau, Du Mu pourrait savoir que la musicienne est une fille ou une épouse de marchand. Mais le poète connaît le célèbre poème « Pipa xing » 琵琶行 de Bai Juyi, dans lequel la musicienne est une femme de marchand (shangren fu 商人婦), et peut-être cela a-t-il un écho dans ce poème. Étant donné l’influence postérieure du poème de Bai Juyi et de celui de Du Mu, une confusion entre les deux sens n’est pas impossible.
- Le chant « Les Fleurs dans la cour arrière », Houting hua 後庭花 (v. 4), aurait été composé par Chen Shubao 陳叔寳, le dernier souverain de la dynastie Chen (r. 582-589), qui selon la tradition aurait été plus intéressé par les femmes, le luxe de ses palais et la poésie, que par la politique. Les Sui s’emparent de sa capitale, Jiangkang (Nankin), en février 589. Ce chant symbolise donc les souverains et nobles qui ne s’occupent pas de la politique et, ignorant des dangers, continuent à s’amuser, alors qu’ils devraient réagir : comme l’ont répété de multiples commentateurs, il s’agit donc d’un « chant de ruine dynastique » 亡國之音). L’expression houting 後庭 désigne par métaphore les concubines de l’empereur, le harem (et en langage vulgaire, au moins depuis la dynastie Ming, l’anus ; sur l’expression houting hua, cf. Van Gulik, La Vie sexuelle, p. 360).
- La chanteuse ne « connaît pas » (bu zhi 不知) la chute des dynasties, mais ce n’est pas elle qui choisit les chansons qu’elle chante, mais ses clients – Du Mu ne critique pas la chanteuse, mais les goûts et l’insouciance de l’époque. Non seulement les clients des tavernes ne pensent qu’à se distraire, mais ils le font en écoutant des chants dont le sens est en lui-même funeste, et qui devraient les rendre attentif aux dangers qui menacent la dynastie.
- V. 4: la chanteuse est « de l’autre côté de la rivière » (ge jiang 隔江), ce qui est généralement lu comme une allusion aux armées Sui qui menaçaient le roi Chen depuis l’autre côté du fleuve, mais sans que le souverain ne s’en alarme ; elle chante « encore » (you chang 猶唱) – les hommes ne comprennent pas les leçons du passé.
- À noter qu’en bonne logique, on devrait inverser les vers 1 et 2 d’une part, 3 et 4 d’autre part, mais que si le poème y gagnerait peut-être en logique, il y perdrait en expressivité.
- Ce poème critique donc la vie dissolue du roi Chen, ce qui est piquant, parce que Du Mu lui-même est réputé pour sa vie de « libertin » (fengliu 風流) ; lors de son séjour à Yangzhou, le poète fréquente assidûment les tavernes et les lieux nocturnes, comme l’attestent les deux quatrains « Adieu » (« Zengbie », 1 et 2). Il est vrai que ce choix de vie résulte au moins partiellement des frustrations politiques du poète. Il s’agit aussi d’un rôle qu’il joue, Du Mu lui-même se présentant lui-même comme un « libertin ».
- Stephen Owen rapproche ce poème d’un autre poème de Du Mu, « Yangzhou » (The Late Tang, p. 268).
Thèmes
- Anciens (souverains)
- Anciens (critique)
- Six dynasties
- Paysage (nuées)
- Accostage (soir ou nuit)
- Femme (artiste)
- Musique
- Tavernes et auberges
- Jiangnan
Attributs
- Année de composition : ??
- Forme : qi yan jueju 七言絕句
- Vers : 4
- Pieds : 7
- Thème : anciens
- Lieu : (Jiangsu) Nankin
- Esthétique : 2
- Mode : critique
Anthologies : 17/29
- Yxj(T), Cdj(T), Qianjia(Q), Biecai(Q), Sanbai(Q), Juyao(R), Yiduo(R), Ma(P), Yu(P), Cidian(P), WanTang(P), Xianggang(P), Quan(P), Pingjian(P), Ge(P), ZhongJilin(P), Paihang(P)
- Tang / Qing / Rép / RPC
- Trois cents poèmes des Tang
- 10 anthologies RPC
- Palmarès (n°16)
- Trad. Bynner, OwenLate 268, Hu-Sterk 477
Liens externes
- La page de l’encyclopédie Baidu de ce poème : https://baike.baidu.com/item/%E6%B3%8A%E7%A7%A6%E6%B7%AE
- Sur l’expression shang nü 商女 : https://www.163.com/dy/article/ER32PGIC05438SWH.html)