Un corpus de 800 poèmes de la dynastie Tang

Nous avons constitué un corpus de 800 poèmes, principalement sur la base du nombre d’anthologies de poésie dans lesquelles ils figurent.

Ce corpus représente un peu moins de 2% de l’intégralité des poèmes Tang (shi 詩) qui nous parvenus.

Plus bas sur cette page, nous nous interrogeons sur le caractère de représentativité ou d’objectivité d’un tel corpus.

Ce corpus a été établi suite au dépouillement de 29 anthologies anciennes et modernes (cf. ici pour la liste de ces anthologies) :

  • 8 anthologies Tang ;
  • 3 anthologies Qing (dont la très influente anthologie des Trois Cents poèmes Tang) ;
  • 2 anthologies de l’époque républicaine ;
  • 16 anthologies contemporaines (dont des anthologies scolaires).

Ont été inclus dans le corpus de 800 poèmes :

  • les poèmes retenus dans au moins 5 anthologies (de toutes époques) ;
  • les poèmes retenus dans au moins 3 anthologies de l’époque Tang ;
  • les poèmes retenus dans au moins 1 anthologie Tang + 1 anthologie Qing + 1 anthologie de l’époque républicaine + 1 anthologie actuelle, un trait qui suggère une certaine continuité dans l’intérêt pour les poèmes en question ;
  • les poèmes retenus dans les Trois Cents poèmes Tang, étant donné l’importance de cette anthologie, la plus influente de toutes les anthologies de poésie Tang ;
  • les poèmes retenus dans au moins 4 anthologies de la RPC (y compris les anthologies pour écoliers/élèves) ;
  • les poèmes retenus dans au moins 1 anthologie pour écoliers ;
  • les poèmes retenus dans le Palmarès de la poésie Tang de Wang Zhaopeng.

➡️Par ailleurs, d’une façon un peu subjective, ont été ajoutés à ces poèmes un certain nombre de poèmes écrits par des femmes (ou traditionnellement attribués à des femmes), ainsi qu’une vingtaine de « poèmes à chanter » (ci 詞) particulièrement connus.

Nous n’avons en revanche pas retenu de poèmes de type fu 賦 (long poème descriptif), très importants durant la dynastie Tang elle-même, mais qui ne sont guère lus aujourd’hui.

(1) Critère(s) de sélection
Poèmes retenus dans 5 anthologies ou plus614
Poèmes retenus dans 3 anthologies Tang ou plus34
Poèmes retenus dans au moins une anthologie par période Tang/Qing/Rép/RPC140
Poèmes retenus dans les Trois Cents Poèmes Tang320
Poèmes retenus dans au moins 4 anthologies RPC475
Poèmes retenus dans au moins une anthologie scolaire contemporaine95
Poèmes retenus dans le Palmarès de la Poésie Tang de Wang Zhaopeng100
Poèmes attribués à des femmes33
« Poèmes à chanter » (Ci)24

540 des poèmes de notre corpus répondent à deux de ces critères ou plus.

614 poèmes répondent au premier de nos critères, qui est celui de l’inclusion dans au moins 5 des 29 anthologies que nous avons dépouillées.

Les 186 poèmes qui ne répondent pas à ce critère répondent à au moins un des critères suivants :

(2) Poèmes retenus dans moins de 5 anthologies186
Poèmes retenus dans 3 anthologies Tang ou plus13
Poèmes retenus dans au moins une anthologie par période Tang/Qing/Rép/RPC16
Poèmes retenus dans les Trois Cents Poèmes Tang64
Poèmes retenus dans au moins 4 anthologies RPC30
Poèmes retenus dans au moins une anthologie scolaire contemporaine19
Poèmes attribués à des femmes25
« Poèmes à chanter » (Ci)24

260 des poèmes de notre corpus ne répondent qu’à un seul critère :

(3) Poèmes ne répondant qu’à un seul critère d’inclusion dans le corpus de 800 poèmes260
Poèmes retenus dans 5 anthologies ou plus77
Poèmes retenus dans 3 anthologies Tang ou plus12
Poèmes retenus dans au moins une anthologie par période Tang/Qing/Rép/RPC14
Poèmes retenus dans les Trois Cents Poèmes Tang63
Poèmes retenus dans au moins 4 anthologies RPC30
Poèmes retenus dans au moins une anthologie scolaire contemporaine16
Poèmes attribués à des femmes24
« Poèmes à chanter » (Ci)24

À des fins pratiques, pour éventuellement guider les étudiants ou lecteurs novices (auxquels il est suggéré de commencer par les poèmes de la catégorie A), nous avons réparti les poèmes de notre corpus en trois catégories :

TypeCritèresNombre
Catégorie A (800-A)« Grands » poèmes, poèmes les plus connusPoèmes présents dans 12 anthologies ou plus
Poèmes présents dans le Palmarès
127
Catégorie B (800-B)Autres poèmes culturellement importantsPoèmes des Trois cents poèmes Tang non retenus dans la catégorie A
Poèmes scolaires non retenus dans la catégorie A
Poèmes de type ci
313
Catégorie C (800-C)Poèmes culturellement moins influents (?)Autres poèmes360

Un certain nombre de poèmes sans véritable valeur esthétique ?

  • Notre corpus ne prétend aucunement représenter un classement des plus beaux poèmes, ou proposer un jugement sur la valeur relative des poèmes retenus, ou par rapport à d’autres qui n’ont pas été retenus. Il ne s’agit pas d’un classement ou d’un palmarès, encore moins de l’imposition d’une norme, même si bien évidemment tout choix de poèmes finit par posséder une dimension en quelque sorte normative.
  • De très nombreux poèmes tout à fait remarquables de l’époque Tang ne figurent pas dans ce corpus. À l’inverse, une partie des poèmes retenus dans ce corpus n’ont aucune qualité esthétique ou littéraire. Prenons par exemple le poème bien connu de Wang Jian (ca. 767-830), « La nouvelle mariée » :
  1. Le troisième matin elle entre à la cuisine,
  2. Se lave les mains et concocte l’épais potage.
  3. Ignorant les préférences de sa belle-mère,
  4. Elle prie sa petite belle-sœur de le goûter.
  • On peut dire de ce poème qu’il capture avec habileté un moment-charnière de la vie des femmes, celui où elles entrent au service de leur belle-famille ; on peut dire également que, comme beaucoup de poèmes Tang, il pose une question intrigante quant à la persona du poème (le « je » du poème, le narrateur) : comme il est peu vraisemblable que le poète se trouve dans cette cuisine pour observer la jeune épouse, quel est son point de vue ? Dans quelle circonstance un poète produit-il une telle pièce ? Bref, ce poème peut susciter quelques commentaires, mais si l’on s’en tient aux vers en tant que tels, il ne s’agit certainement pas d’une pièce particulièrement esthétique : il respecte les règles du quatrain régulier (avec en particulier les rimes aux vers pairs), mais pour le reste il n’a rien de poétique : on n’y trouve aucune image ou figure de style, il ne donne aucun indice d’un sens caché ou ouvert (en tout cas en première apparence), et il n’est pas non plus très expressif du point de vue des sentiments (ce qui à vrai dire représente peut-être ici une qualité). En vérité, les quatre vers de ce quatrain forment deux propositions parfaitement banales : « Le troisième matin la jeune épouse entre à la cuisine, se lave les mains et concocte un épais potage ; comme elle ne connaît pas les goûts de sa belle-mère, elle demande son avis à sa belle-soeur. »
  • Ce poème n’en a pas moins été retenu dans dix des anthologies que nous avons examinées, à commencer par les Trois Cents poèmes Tang ; il possède donc de ce fait une importance culturelle indéniable – et sans doute une importance culturelle plutôt que littéraire, même si la distinction entre les deux n’est pas absolue.
  • Il y a dans les anthologies chinoises, hier comme aujourd’hui, et donc dans notre corpus, de très nombreux poèmes de cette sorte, ou plus généralement, des poèmes « intéressants » plutôt que véritablement littéraires. Ce trait s’explique aussi par l’ubiquité de la poésie Tang (comparable à l’ubiquité de l’expression en vers durant notre moyen-âge) : les lettrés Tang font constamment de la poésie, et souvent dans des contextes sociaux qui ne favorisent pas l’originalité ou l’audace poétique en tant que telles.

La représentativité de notre corpus

  • Notre corpus n’est donc en aucun cas une collection des plus « beaux » poèmes de la dynastie Tang. Au mieux, notre corpus inclut les poèmes qui ont été considérés comme suffisamment importants pour figurer avec une certaine régularité dans les anthologies de la poésie Tang, anciennes ou modernes.
  • Un important caveat est que nous n’avons dépouillé que 29 anthologies, soit une petite partie des quelque 600 anthologies de la poésie Tang qui ont été produites au cours des siècles (cf. Sun Qin’an, Tang shi xuanben liubai zhong tiyao, 1987). Cela montre bien les limites de notre entreprise, et pose la question de la représentativité ou de l’objectivité de notre corpus.
  • Remarquons cependant que beaucoup de ces 600 anthologies souffrent de biais de sélection évidents : elles se restreignent à des poèmes de poètes locaux, à des thématiques particulières, à une seule forme poétique, etc. À l’inverse, nous avons privilégié les anthologies (relativement) généralistes ; et même si notre sélection d’anthologies est réduite, plusieurs des anthologies les plus importantes y figurent. De fait, si notre corpus n’est donc certainement pas « objectif », il nous paraît tout même rassembler la plupart des poèmes Tang les plus influents, non pas à une époque particulière, mais en général. D’une façon révélatrice, les cent poèmes du Palmarès, compilé à partir d’un corpus beaucoup plus large d’anthologies et de sources, se trouvent tous dans notre corpus ; et 99 de ces poèmes se retrouvent dans cinq anthologies ou plus (outre le Palmarès lui-même).
  • À vrai dire, même avec des critères de sélection autrement plus scientifiques que les nôtres, il paraît impossible de parvenir à un échantillon objectivement représentatif de la poésie Tang – et d’ailleurs, représentatif de quoi ?
  • On pourrait souhaiter établir un échantillon représentatif de la poésie à l’époque Tang elle-même, mais cela paraît impossible, déjà parce que le corpus de départ, c’est-à-dire toute la poésie Tang, est inaccessible. Nous disposons certes de la soi-disant Poésie complète des Tang, mais il ne s’agit au mieux que de la collection complète des poèmes Tang qui nous sont parvenus – de fait, la majorité des poèmes produits à l’époque Tang ont été perdus, pour toutes sortes de raisons. La Poésie complète est donc déjà en elle-même une sélection, et toute entreprise d’échantillonnage, aussi « scientifique » soit-elle, n’étant qu’un échantillonnage d’échantillonnage, ne saurait prétendre à « refléter » la poésie Tang telle qu’elle était originellement.
  • Paul W. Kroll consacre un article très révélateur à la plus importante des anthologies de poésie Tang produites durant la dynastie Tang elle-même, le He yue yingling ji, compilé d’une façon très soigneuse par Yin Fan 殷璠 en 753. Cette collection (ainsi que les commentaires de Yin Fan lui-même) suggère que les critères esthétiques de l’époque différaient d’une façon importante de ce qui s’imposera par la suite comme la vision orthodoxe de la poésie Tang. En particulier, le poème régulier (jueju, lüshi) ne paraît pas avoir du tout le même poids à l’époque Tang que dans l’anthologie des Trois cents poèmes des Tang (1763), souvent considérée comme la « norme » en matière de poésie Tang (cf. aussi le tableau ci-dessous pour l’importance relative des poètes dans les différents corpus ou anthologies).
  • Notre corpus, comme sans doute toutes les anthologies de la poésie Tang, ne peut donc, au mieux, prétendre qu’à une certaine représentativité, une représentativité relative : il reflète, jusqu’à un certain point, quelques-uns des traits de la poésie Tang en tant qu’elle nous a été transmise, en tant qu’ « héritage culturel », un héritage culturel qui s’est construit en partie sous les Tang, mais beaucoup aussi au cours des dynasties qui ont suivi, et qui continue d’évoluer en fonction du regard et des besoins de notre époque.

Tableau de comparaison de divers corpus

PoèteHYYLJ (229)Palmarès (100)TSSBS (320)Zufferey (800)TSJSCD (ca. 1100)QTS (ca. 48900)
Early Tang(-)5 (5%)8 (2,5%)37 (4,6%)
High Tang229 (100%)61 (61%)166 (51,8%)315 (39,3%)
Middle Tang(-)18 (18%)83 (25,9%)266 (33,2%)
Late Tang(-)16 (16%)63 (19,6%)182 (22,7%)
Du Fu01739861191463
Li Bai13934701141047
Wang Wei1510294349382
Li Shangyin(-)6243477604
Liu Yuxi(-)442335811
Bai Juyi(-)3623442947
Du Mu(-)6102038492
Wei Yingwu(-)1122014568
Meng Haoran95151720266
Liu Changqing00111711488
Wang Changling17581618198
Liu Zongyuan(-)251514184
Li He(-)101432245
Han Yu(-)141320425
Wen Tingyun(-)141313394
Cen Shen7371215402
Total(-)74 (75%)212 (66,2%)436 (54,5%)633 (57,5%)10916 (22,3%)
  • HYYLJ : He yue yingling ji ; nous n’avons retenu dans cette colonne que les poètes du He yue yingling ji les plus représentés dans notre corpus de 800 poèmes. Les poètes les plus représentés dans cette anthologie sont Wang Changling (16 poèmes), Wang Wei (15) et Chang Jian (15) : on se reportera à l’excellent article de Paul W. Kroll, “Heyue yingling ji and the Attributes of High Tang Poetry”, p. 172, pour la liste complète, avec en regard les principaux poètes de l’anthologie des Trois cents poèmes des Tang). On note l’absence complète de Du Fu de cette anthologie. Le He yue yingling ji ayant été produits vers 750, tous les poètes postérieurs sont indiqués par un (-).
  • Palmarès : Tang shi paihang bang 唐诗排行榜.
  • TSSBS : Trois Cents poèmes Tang.
  • TSJSCD : Dictionnaire d’appréciation de la poésie Tang (Tang shi jianshang cidian 唐詩鑒賞辭典).
  • QTS : Poésie complète des Tang (Quan Tang shi 全唐詩).
  • La colonne « Total » indique le poids des poèmes des poètes les mieux représentés dans notre corpus (ceux présents dans ce tableau) par rapport au nombre total de poèmes dans les différents corpus. On remarque que les « grands poètes » sont surreprésentés dans les anthologies plus réduites, comme les Trois cents poèmes des Tang ou le Palmarès.