Aux amatrices et amateurs de poésie qui ne lisent pas le chinois…

Jusqu’à un certain point, grâce à la traduction et au commentaire, les personnes non sinisantes peuvent se faire une bonne idée de la nature et de l’importance de la poésie chinoise ancienne, et en particulier celle de la dynastie Tang.

Cette page se veut une introduction simple à la poésie Tang. On trouvera plus bas des liens vers des poèmes relativement faciles d’accès, ou représentatifs, ou incontournables. Pour le reste, il est recommandé de simplement se « promener » sur le site, en se contentant pour chaque poème présenté de la traduction et du commentaire.

Le contexte historique

La dynastie Tang (618-907) est l’une des plus longues et des plus puissantes dynasties chinoises anciennes. Au plan politique, elle est marquée par l’expansion territoriale, le contrôle (intermittent) de l’Asie centrale (actuel Turkestan oriental), les guerres avec les « barbares » du nord et du nord-ouest.

La terrible rébellion du général An Lushan, au milieu du 8e siècle, marque une rupture très importante dans l’histoire de la dynastie ; elle est indubitablement l’événement politique majeur de l’époque, et elle est très présente dans la poésie Tang, et en particulier chez Du Fu.

Les grands thèmes de la poésie Tang

D’autres thèmes ou épisodes historiques récurrents dans cette poésie sont les amours entre l’Empereur Xuanzong (r. 712-756) et sa concubine Yang Guifei ; les guerres aux frontières de l’Empire, contre les « barbares » qui malgré la puissance de la dynastie ne baissent jamais complètement les armes ; et la misère sociale, en particulier aux époques de crises.

Parmi les (autres) thèmes dont traite la poésie des Tang : les fastes de la cour, les difficultés de la carrière officielle, la séparation entre amis, la nostalgie du pays natal, les difficultés du voyage, l’exil, la solitude des femmes, la nature et le paysage (bien avant que l’Occident ne s’y intéresse !), la réclusion et l’érémitisme, la nostalgie du passé et la tristesse devant le temps qui passe, etc. etc.

Le poète chinois

La « Poésie complète des Tang » nous a laissé environ 50’000 poèmes produits par 2200 poètes différents, ce qui énorme. Nous parlons de « poètes », ce qui est bien normal, mais il convient de se souvenir que le poète chinois n’existe pas en tant que profession : il est toujours un lettré-fonctionnaire avant d’être un poète, et même si on s’en souvient aujourd’hui avant tout comme d’un poète.

La plupart des poètes Tang ont effectué (ou tenté) une carrière dans l’administration impériale, où ils ont occupé des postes plus ou moins importants (ministres, préfets, conseillers, diplomates, militaires). Leurs premières préoccupations sont donc souvent moins littéraires que politiques ; et leur public consiste en d’autres lettrés, éventuellement la cour ou l’Empereur lui-même.

Les quatre « périodes poétiques » de la poésie Tang

On divise traditionnellement la dynastie Tang en quatre « périodes poétiques » :

  • le « début des Tang » (Early Tang, env. 590-712 avec la courte dynastie Sui qui précède), avec une poésie très formelle, souvent de cour, généralement moins appréciée par la postérité ;
  • l’« apogée des Tang » (High Tang, env. 712-770), soit l’âge d’or de la poésie Tang, avec deux des plus importants poètes de la Chine ancienne, et peut-être même les plus grands de tous, Li Bai et Du Fu, ainsi que Wang Wei, Meng Haoran, Wang Changling et Cen Shen ;
  • le « milieu des Tang » (Middle Tang, env. 770-830), également très important, avec en particulier Bai Juyi, mais également Liu Changqing, Wei Yingwu, Han Yu, Liu Yuxi, Liu Zongyuan et Li He ;
  • la « fin des Tang » (Late Tang, env. 830-910), avec les poètes Du Mu, Wen Tingyun et surtout Li Shangyin.

Le mot et la grammaire en chinois classique

En chinois classique (la langue écrite de l’époque Tang), le caractère d’écriture correspond presque toujours à un mot et à une syllabe. Un vers de cinq pieds est donc composé de cinq caractères = cinq syllabes = cinq mots, cf. par exemple :

  • 黃河入海流
  • huang he ru hai liu
  • jaune / Fleuve / entrer / mer / couler
  • Le Fleuve jaune entre dans la mer et coule (c’est-à-dire : Le Fleuve jaune s’écoule dans l’océan)

La langue classique chinoise fonctionne d’une façon particulièrement économique. Le mot chinois (le caractère) est invariable ; il ne connaît pas de désinence. Il n’y a donc en chinois ni conjugaison, ni cas, ni marque de singulier, de pluriel, ou de genre. Par ailleurs, beaucoup de mots nécessaires en français sont volontiers sous-entendus (pronoms, démonstratifs) ou n’existent tout simplement pas (articles).

Ainsi, dans les très célèbres vers suivants de Li Bai, seul le contexte demande de traduire à la première personne et au présent :

  • 舉頭望明月 / 低頭思故鄉
  • ju tou wang ming yue / di tou si gu xiang
  • lever – tête – regarder – clair – lune / baisser– tête – penser – ancien – village
  • Je lève la tête et regarde la lune brillante / Je baisse la tête et songe au pays natal

Une partie des mots du chinois sont grammaticalement « instables », c’est-à-dire que, du point de vue du français, le même mot peut varier de catégorie grammaticale. Par exemple :

  • Le mot huang 黃 peut signifier, selon les cas, « jaune » ou « être jaune », c’est-à-dire être un adjectif épithète ou un verbe (verbe d’état).
  • Le mot ming 明 peut signifier « clair », « brillant » (adjectif épithète), ou « être clair », « briller » (verbe), ou « la clarté » (nom).
  • Le mot di 低 peut signifier « bas » (adjectif épithète), ou « être bas » (verbe d’état), ou « baisser », « rabaisser », « considérer comme bas » (verbe d’action), ou encore « le bas », « la base » (nom).

En général, en poésie, le contexte, l’ordre des mots et la présence éventuelle de particules « structurantes » suffisent pour deviner la catégorie grammaticale à laquelle appartient tel ou tel mot.

L’ordre des mots est en principe proche de celui du français (sujet – attribut/prédicat ; épithète – nom), mais comme dans la poésie française les poètes peuvent jouer avec cet ordre ; Du Fu, en particulier, est réputé pour ses audacieuses inversions.

Les principales formes de la poésie Tang

La poésie Tang se divise pour l’essentiel en deux formes principales :

  • Le poème à l’ancienne (gu shi), relativement libre, avec des vers réguliers ou non, dans le prolongement de la poésie des dynasties précédentes ; c’est le style où s’illustre en particulier Li Bai.
  • Le poème de forme « moderne » ou régulier : principalement le quatrain (jueju) et le huitain (lüshi). Cette forme exige en principe de respecter toutes sortes de règles : longueur uniforme des vers (5 ou 7 pieds), rimes aux vers pairs (v. 2, 4, 6, 8), alternance régulière entre tons « plats » et tons « obliques », parallélisme entre certains vers.

Notons que certaines rimes sont perdues lorsqu’on lit en prononciation moderne.

Dans le quatrain régulier, les règles du parallélisme sont moins strictes, mais on le trouve fréquemment. Les deux vers de Li Bai cités ci-dessus en sont un bon exemple : « Je lève la tête et regarde la lune brillante / Je baisse la tête et songe au pays natal. »

Pour plus de détails sur la forme de la poésie Tang, cf. ici.

Quelques poèmes faciles d’accès

Quelques exemples de poèmes faciles d’accès pour non sinisants, avec en particulier l’ajout d’une traduction mot à mot (caractère par caractère) :

Quelques autres poèmes

On trouvera ci-dessous une liste de poèmes plus difficiles, mais remarquables, ou célèbres, ou particulièrement réussis, qui peuvent donner une idée de la qualité ou de l’originalité de la poésie Tang ; les lecteurs non sinisants peuvent se contenter de lire la traduction et parcourir le commentaire.